Cigognes et chatons, cadeau du printemps

Ces deux dernières années, les saisons ont passé, alternant naissance, vie, mort, renaissance… Nous observons avec plaisir notre grand noyer poser son ombre calme et sage sur le jardin et déployer son beau vert tout l’été, les framboisiers exploser de fruits puis perdre toutes leurs feuilles et se faire tout discrets, et même les orties disparaître avant de nous envahir à nouveau, fières et piquantes, amies amères du jardin.

Aussi nous avons eu Nidah, notre première amie à quatre pattes, petite chatte noire, têtue, susceptible et infiniment tendre. Ensemble nous avons appris à partager la maison et le jardin, et un beau jour elle aussi nous a offerts de beaux fruits, cinq petits chatons qui sont nés sous nos yeux et sous le regard inquiet d’une mère en devenir. Notre première séparation s’est faite avec Tigrou un matin gris de pluie terrible, qui n’aurait jamais pu marcher. La petite famille perdait son premier p’tit frère. Céleste, petite poilue illuminée a vite rejoint une douce maman et sa fille aux joues rondes, auprès de qui elle coule des jours heureux, lovée dans les pelotes de laine de la maman couturière et les bras aimants de l’adorable petite fille. Puis Tire-Bouchon, né avec la queue toute enroulée et son frère Kioudi, l’aventurier, grimpant aux arbres en effectuant des sauts et des acrobaties spectaculaires, tous deux les Mâles, les frérots tigrés infatigables mais insatiables en câlins. Ensemble nous grimpions tout en haut du noyer pour regarder la vallée. Et enfin Chichi, notre toute petite chatte blanche toute en énergie et en bêtises, toute fragile mais si costaude, revenue un jour avec une piqûre de guêpe tellement énorme que sa petite joue avait doublé de volume, mais elle s’en fichait, toute minuscule qu’elle était, elle continuait de grimper et de sauter partout, d’en faire voir de toutes les couleurs à tout ce petit monde. Elle nous en a fait voir à nous aussi, mais le soir elle se couchait près de moi, et me donnait de grands coups de tête en essayant de me lécher une narine, jusqu’à ce qu’elle et moi soyons repues de tendresse. La fratrie dormait ensemble dans des positions improbables et dans le total inconfort, parfois tous entassés les uns sur les autres, et c’était trop drôle et touchant à regarder. Notre petite Nidah, qui était devenue maman attentionnée et inquiète, s’était assagie, était devenue plus solitaire, elle avait moins d’attention de notre part, car la famille était grande, mais la dernière fois qu’elle est montée dans mes bras, nous nous sommes longuement câlinées, au soleil dans le jardin, et nous savions toutes deux que nous étions amies, chacune avec sa vie, ses problèmes, ses humeurs.

Un jour sans crier gare Nidah a disparu avec Tire-Bouchon. Chichi et Kioudi se retrouvaient tous les deux, avec nous deux, tristes, et un grand vide à l’intérieur. La maison est devenue plus silencieuse, précautionneuse, le jardin tout discret face à notre chagrin. Nous allions nous balader dans les champs toujours suivis de Kioudi et de Chichi, et je savourais leur présence avec toujours un insupportable pincement au cœur. Et un jour Kioudi n’est jamais revenu. J’aime à croire qu’aventurier qu’il était, il est tout simplement parti chasser, loin, et que tout va bien, loin de nous. Angoissée chaque soir je laissais ma petite Chichi sortir car il était hors de question que je la séquestre à cause de ma peur de la perdre, alors elle allait jouer dans la rue avec des feuilles et des insectes, et moi avant d’ouvrir la porte, je prenais soin de la serrer dans mes bras, en lui disant « reviens, fais attention à toi ». Mais un soir, elle n’est pas revenue dormir avec nous, nous l’avons cherchée une bonne partie de la nuit mais nous savions que nous ne la reverrions plus.

Parfois j’entends un miaulement, j’aperçois une ombre ou une silhouette blanche, fruits de mon imagination pleine d’espoir de les revoir, et mon cœur s’emballe de joie, puis je me retrouve seule à murmurer un nom, sans autre écho que celui des souvenirs qui frappent dans mon cœur. Comme je les ai cherchés, tous, arpentant les champs et les rues le regard hagard, l’espoir au ventre, la tête sous la pluie, parlant aux vaches et aux chevaux en espérant qu’ils me répondent s’ils les avaient vus. Petit à petit j’ai arrêté de marcher, d’appeler, de prier, de voir des mirages. Seul le temps tue la douleur de la perte. La perte non expliquée, incomprise, est dure. Les théories vont bon train dans le hameau, chasseur, voisin aigri s’amusant à tuer les chats, pièges à rats, et surtout renard, qui a déjà mangé mes pauvres poules un bel après-midi où nous n’étions pas loin d’elles. Beaucoup de morts ces deux dernières années. Vivre à la campagne c’est aussi faire face à ça, la vie, parfois trop pleine, la mort, inéluctable, parfois incompréhensible. Récemment j’ai trouvé un petit chat mort sur le bord d’une route dans un village voisin. Je suis allée l’enterrer dans la forêt, près d’un ruisseau paisible, en pensant fort à mes chats, et j’ai longtemps pleuré avant d’accepter, d’arrêter de chercher.

L’autre nuit, mon amoureux m’appelle « Vite viens voir! Je sais pas si je rêve mais si je rêve pas faut que tu viennes voir avec moi ». Des petits miaulements, bien réels sonnaient dans la grange, et nous sommes allés voir, une maman chatte que nous n’avions jamais vue s’est enfuie un moment, découvrant les trois petits chatons qu’elle venait de mettre au monde. Exactement là où notre petite Nidah avait eu ses petits. Difficile pour moi dans ce genre de moment de ne pas croire à quelque chose, un non-hasard, un signe, un cadeau. Une réparation: La vie. Peu importe ce qu’il adviendra, pour le moment, la vie est là, emmitouflée et battante.

Nida

Ma-Ninou

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